Janela na web » intéligence stratégique http://janelanaweb.com O seu portal de Management em Português desde 1995. Editado por Jorge Nascimento Rodrigues Sun, 03 Jan 2016 13:17:02 +0000 pt-PT hourly 1 http://wordpress.org/?v=4.2.1 Christian Harbulot sur la situation mondiale http://janelanaweb.com/novidades/christian-harbulot-sur-la-situation-mondiale/ http://janelanaweb.com/novidades/christian-harbulot-sur-la-situation-mondiale/#comments Mon, 01 Jun 2009 22:27:42 +0000 http://janelanaweb.com/?p=155 Christian Harbulot, 56 ans, fondateur et directeur de l’École de Guerre Économique à Paris, est un des expert européen en intelligence économique et géostratégie. Il a été étudiant de l’Institut d’Études Politiques de Paris et est diplômé en Histoire par l’Université de Paris VII. Ancien militant gauchiste aux années 1970 il a dès les années 1980 une activité professionnelle en liaison avec l’intelligence stratégique en France. Il est l’auteur de nombreux ouvrages, dont le plus récent livre «Les Chemins de la Puissance» a été publié en 2007. En 2005 on a parlé avec Christian à l’EGE (à lire l’interview ici). Quatre ans après, le monde vit une Grande Dépression et Christian souligne, de nouveau, le rôle de l’intelligence stratégique et particulièrement de l’intelligence économique pour les chefs d’entreprises et les cadres du management.

INTERVIEW par Jorge Nascimento Rodrigues

Q: Cette crise aiguë était-elle prévisible au commencement de 2007? Par quel biais l’intelligence économique aurait-elle pu aider à ce qu’on soit plus préparé pour faire face à cette débâcle?

R: Cette crise était prévisible au moins dans le domaine immobilier pour la simple raison que ce secteur vit justement des crises périodiques de ce type. La dernière en date remonte à 1997. La surprise est venue de l’effet domino généré par l’irresponsabilité du monde financier et bancaire anglo-saxon qui se croyait être devenu le maître du monde en raison de la disparition provisoire des enjeux majeurs de nature géostratégique du fait de la fin de la guerre froide. Je crois avoir été un des rares à souligner à la fin des années 80 que les rapports de puissance n’avaient pas disparu et que les affrontements de enture économique allaient prendre une place décisive sur la scène mondiale. Mais je crois que je prêchais à l’époque dans le désert. Seule Edith Cresson en France avait noté l’importance de ce message. Mais son propre camp ne la comprenait pas.

Q: La crise actuelle va-t-elle accélérer le détournement du pouvoir géoéconomique et financier particulièrement vers la Chine?

R: Il est clair que la crise actuelle va accentuer les tensions géoéconomiques. L’épisode géorgien de cet été n’en est qu’un prélude. La Russie ne veut pas se faire affaiblir par les États-Unis. Il en est de même pour la Chine et l’Iran. Or rien n’est plus difficile pour un empire que de se battre sur plusieurs fronts. Les États-Unis sont aujourd’hui dans cette situation. Le moindre recul sur un front les affaiblit sur un autre. Historiquement, rares sont les empires qui ont réussi à préserver leur statut dans une telle configuration de rapports de force.

Q: Est-ce qu’on peut dire que nous vivons une vraie transition dans le système géoéconomique avec des signaux claires? Les fameux BRIC inventés par Goldman Sachs sont-ils vraiment les successeurs des puissances des deux rives de l’Atlantique? Sommes-nous devant la fin de la suprématie de l’Atlantique qui a duré pendant 500 années?

R: La question fondamentale qui se pose est la suivante : la superpuissance américaine est-elle en train de s’affaiblir ? De la réponse à cette question découle une éventuelle remise en cause de l’échiquier mondial. Or des signaux faibles attestant cette tendance à l’affaiblissement apparaissent depuis le début des années 70. Le premier fut le retrait américain du Vietnam. Une victoire militaire (l’armée américaine a battu les forces vietcongues et nord-vietnamiennes lors de l’offensive du Têt en 1968) qui se traduit par une défaite politique est pour un empire dominant un revers particulièrement grave car il signifie que la force ne suffit pour imposer sa puissance. Contrairement aux apparences, le revers américain au Vietnam n’a pas été effacé par le piège dans lequel les Soviétiques sont tombés en Afghanistan. Et pour cause, ce piège se referme aujourd’hui sur ceux qui l’ont initié il y a trente ans. La question de l’Irak n’a fait que souligner un peu plus les limites de l’expression de la puissance américaine en démontrant les limites de la greffe de son modèle démocratique dans un pays comme l’Irak. Or ce modèle démocratique a été depuis la naissance des États-Unis d’Amérique la pierre angulaire de la construction de leur puissance extérieure, d’abord contre les empires coloniaux européens puis contre le bloc communiste. Enfin, la crise du système capitaliste qui est apparue en deux temps, avec en premier lieu le coup de semonce de l’affaire Enron et ensuite la crise des subprime, a fortement fragilisé les fondements mêmes du credo sur lequel les États-Unis s’appuient pour influencer les élites mondiales.

Q: Est-ce que vous pensez que les États Unis sont déjà dans une situation géopolitique et même financière de dilemme stratégique?

R : C’est encore trop tôt pour le dire mais il y a des indicateurs qui démontrent que leur position s’est affaiblie (légitimité de leur discours sur l’économie de marché, déclin de secteurs industriels, échecs ponctuels dans leur politique d’influence sur l’ex-empire soviétique (cas de la Géorgie), enlisement afghan, résultats aléatoires de leur stabilisation de l’Irak.

Q : Comment les Européens peuvent se préparer pour des jours où les États-Unis seront en fin de domination hégémonique?

R : En formant leurs élites à une approche  nouvelle de la stratégie et des rapports de force géoéconomiques. Je prends l’exemple français de l’Ecole Nationale d’Administration. Les enseignements décidés par décret en conseil des Ministres sont orientés principalement sur le fonctionnement de l’administration ainsi que le rapport entre l’administration et les administrés. On ne leur donne pas de grille de lecture sur les rapports de force entre puissances et sur les politiques d’accroissement de puissance du temps de paix, en particulier dans le domaine de la géo économie. Autrement dit, les rapports de force se limitent à une approche classique de la préservation de l’ordre public et de la défense militaire. Les enjeux liés à l’économie sont limités aux industries dites stratégiques (industries de défense, transferts sensibles comme l’industrie nucléaire). Avec une telle approche, les futurs hauts fonctionnaires français n’ont que l’expérience des anciens pour se former aux véritables enjeux de la politique internationale. Je crains hélas qu’il n’y ait pas que les Français dans ce cas. Et c’est là le fond du problème.

Q : Vous avez étudié le cas du Japon dans les années 1980 justement au moment de l’émergence stratégique de ce pays. «The  Mind of the Strategist» était un livre de Kenichi Ohmae très célèbre au Japon, même avant d’être traduit à l’Occident. Le Japon était à l’époque le model de l’état “stratégiste”. Quelles leçons pensez-vous qu’on peut en tirer?
R: J’ai travaillé sur ce pays à la fin des années 80. Je pense que le Japon est pour des raisons propres à son histoire un modèle d’État stratège pour la simple raison qu’il ne voulait pas être colonisé par l’Occident. Ce motif était suffisant pour mobiliser les forces vives de cette nation. D’une certaine manière, le Japon a admirablement bien joué sur deux tableaux :

– sur un plan défensif, il a mis en avant son insularité comme obstacle trop coûteux en vies humaines et en dépenses à une aventure militaire occidentale visant à lui ôter son indépendance;

– sur un plan offensif, il a usé de son image de nation “archaïque” pour ne pas éveiller la méfiance de l’Europe et des États-Unis afin d’acquérir la connaissance nécessaire à son développement industriel en allant la chercher dans le camp de ses adversaires potentiels.


Q: Pensez-vous que la Chine est aujourd’hui le model de l’état “stratégiste”? La Chine a-t-elle appris avec l’expérience Japonaise des années 1980 pour développer une stratégie de soft power?

R: La Chine n’a pas eu le choix. Le régime communiste de Pékin a tiré les leçons de l’effondrement de l’URSS. Pour éviter la disparition ou le déclin, les autorités chinoises ont choisi la voix que le Japon avait empruntée au début de l’ère Meiji. L’imitation commence avec la main tendue à l’Occident à partir des zones économiques spéciales qui, rappelons-le, ont été le fer de lance de leur essor économique. Les Chinois ont ajouté aux recettes du patriotisme économique japonais le savoir faire d’un régime communiste qui a appris au cours de son histoire à tromper l’adversaire par tous les moyens dans un rapport initial du faible au fort. Cette tactique a parfaitement fonctionné jusqu’aux évènements de la place Tien An Men en 1989.


Q: Les puissances émergeants au sein du G20, voir même certains acteurs régionaux, ne donneront pas de cadeau à l’Occident, comme vous l’avez déjà dit. L’Europe est-elle sous le risque de capituler, en tant que puissance globale, face à des stratégies prédatrices venues d’ailleurs?

R: L’Europe est à la croisée des chemins. Sa position est ambiguë. Son absence de statut de puissance est à la fois un point faible et un point fort. L’Union Européenne n’impressionne pas beaucoup Washington, Moscou ou Pékin. Mais cette faiblesse diplomatique lui donne une marge de manoeuvre importante pour profiter des tensions à périodiques entre ces trois pays. De facto, elle est un point de passage obligé dans les négociations internationales parce qu’elle n’est pas dans une position conquérante mais plutôt dans une posture de dialogue et de conciliation des points de vue. Les grands débats de ce temps (Kyoto et l’environnement, le développement durable, la santé, la protection du consommateur) sont au coeur de sa dynamique. Et l’Union Européenne peut prendre appui sur ses principes fondateurs pour retourner à son profit des logiques de long terme. En revanche, si les États-Unis perdent du terrain, les Européens ont intérêt à se préparer à des jours plus sombres car ils ont trop désunis pour l’instant.


Q: Les patrons et les cadres d’entreprise ont été habitués à la traditionnelle espionnage industriel et commercial – le Japon en a été un exemple toujours invoqué, dans les domaines du cinéma et du roman. Quels sont les défis actuels au sujet de l’intelligence économique, concernant l’espionnage dans le monde des entreprises?

R: Les économies émergentes ont intérêt à opérer des raccourcis par tous les moyens. Et les grandes puissances économiques ont intérêt à ne pas baisser la garde. C’est le difficile jeu d’acteurs du monde économique du XXIème siècle. Il faut se protéger mais les véritables victoires s’obtiennent dans les initiatives offensives et conquérantes en matière de recherche de parts de marché. C’est justement le management de l’information destinée à cette compétition commerciale que l’intelligence économique peut jouer un rôle décisif dans le pilotage des entreprises.

Q: Dans une situation de crise comme l’actuelle, quels seront les principales conseils d’intelligence économique que vous donnerait à un chef d’entreprise?

R : Trois : 1) Anticiper les menaces concurrentielles avant d’être contraint de réagir ; 2) Apprendre des autres; 3) Se créer un réseau d’alliance


Q: Face à un environnement de crise globale aiguë, quels sont les secteurs les plus sensibles à la guerre cognitive ?

R: Tout ce qui touche les débats de société et qui peut affaiblir les entreprises ou les États pris en faute. La France a vécu un pénible épisode dans l’affaire du désamiantage du porte avion Clemenceau. Cette affaire est une belle illustration des dégâts provoqués par une guerre cognitive menée par une ONG contre un État.


Q: “Le secret pour la crise c’est la résilience”, vous l’avez dit une fois. Que voulez-vous dire par cela?

R: Justement, si je reprends l’exemple du Clemenceau, les responsables de ce dossier ont négligé sa dimension cognitive. Ils auraient pu anticiper cette attaque informationnelle en faisant en sorte qu’un site Internet issu de la société civile fasse l’état des lieux du désamiantage dans le monde; on aurait constaté que des pays plus puissants que la France coulaient des porte avions pleins d’amiante au large de leurs côtes ou laissaient pourrir d’anciens sous-marins nucléaires sur leurs côtes sans que Greenpeace ne déclenche contre eux la moindre campagne d’action internationale. C’est un acte de résilience que de déminer le terrain miné par l’information.


Q: Est-ce que le vrai “smart power” consiste à apprendre a penser avec les armes des faibles?

R: En apparence oui. Mais les États-Unis ont un point faible intrinsèque dans leur matrice culturelle, celui ne pas être capable de reconnaître l’originalité et la force de la culture des autres peuples. Le vrai pouvoir de l’intelligence, c’est d’admettre ses qualités et ses défauts. Le pragmatisme prôné par la diplomatie d’ Hillary Clinton tend à faire oublier ses défauts par la mise en exergue de ses qualités dans un art consommé de la négociation. Cela ne suffit plus aujourd’hui.

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